Rousseau est toujours l'un de mes écrivains favoris. Si vous voulez le connaître mieux, je vous propose de lire ses trois œuvres : Discours sur l'origine de l’inégalité, La Nouvelle Héloïse, Les Rêveries du promeneur solitaire. Discours sur l'origine de l’inégalité montre le rêve politique de Rousseau; La Nouvelle Héloïse montre ce qu'est l'amour selon Rousseau; Les Rêveries du promeneur solitaire révèle ce qu'il pense de la vie. Je partage avec vous des extraits de ces trois livres.

Discours sur l'origine de l’inégalité

Encouragé par le succès de son premier Discours, Rousseau participe au concours organisé par 825773_2950567 l’Académie de Dijon pour l’année 1754 sur le thème de l’origine de l’inégalité parmi les hommes. Il affirme, dès le début, qu’il défend avec « confiance la cause de l’humanité », puis précise sa conception de l’inégalité.

Je conçois dans l'espèce humaine deux sortes d'inégalité, l'une, que j'appelle naturelle ou physique, parce qu'elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence d'âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l'esprit, ou de l'âme, l'autre, qu'on peut appeler inégalité morale ou politique, parce qu'elle dépend d'une sorte de convention, et qu'elle est établie, ou du moins autorisée, par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dans les différents privilèges, dont quelques-uns jouissent, au préjudice des autres; comme d'être plus riches, plus honorés, plus puissants qu'eux, ou même de s'en faire obéir.

On ne peut pas demander quelle est la source de l'inégalité naturelle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher s'il n'y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités; car ce serait demander, en d'autres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l'esprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus, en proportion de la puissance, ou de la richesse: question bonne peut-être à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.

La Nouvelle Héloïse

Le voyageur en Valais

Le jeune Saint-Preux est précepteur dans une famille noble de Vevey, ville du Canton de Vaud, sur la rive nord du lac Léman. Il tombe amoureux de son élève, Julie d’Étrangers, qui ne tarde pas àuntitled répondre à ses sentiments. Un peu effrayée par cette passion naissante, Julie a prié Saint-Preux de s’éloigner au moment où son père revient après une absence de huit mois. Saint-Preux part pour le Valais où il a des affaires à régler. Il relate son voyage à Julie.

J’étais parti, triste de mes peines et consolé de votre joie ; ce qui me tenait dans un certain état de langueur qui n’est pas sans charme pour un cœur sensible. Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j’avais pris pour être mon guide et dans lequel, durant toute la route, j’ai trouvé plutôt un ami qu’un mercenaire. Je voulais rêver, et j’en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d’immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m’inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n’osaient sonder la profondeur. Quelquefois, je me perdais dans l’obscurité d’un bois touffu. Quelquefois, en sortant d’un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes où l’on eût cru qu’ils n’avaient jamais pénétré : à côté d’une caverne on trouvait des maisons ; on voyait des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d’excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.

La nouvelle Héloïse, première Partie, lettre XXIII, de Saint-Preux à Julie

L’accablement de Julie

Julie a essayé de parler de Saint-Preux à son père, mais celui-ci est ridiculement entiché de noblesse et n’envisage pas un instant de donner sa fille à un roturier, quel que soit le métier du jeune précepteur. Aussi la séparation accable-t-elle doublement Julie.

Je l’avais trop prévu ; le temps du bonheur est passé comme un éclair ; celui des disgrâces commence, sans que rien m’aide à juger quand il finira. Tout m’alarme et me décourage ; une langueur mortelle s’empare de mon âme ; sans sujet bien précis de pleurer, des pleurs involontaires s’échappent de mes yeux : je ne lis pas dans l’avenir des maux inévitables ; mais je cultivais l’espérance, et la vois flétrir tous les jours. Que sert, hélas ! d’arroser le feuillage quand l’arbre est coupé par le pied ?

Je le sens, mon ami, le poids de l’absence m’accable. Je ne puis vivre sans toi, je le sens ; c’est ce qui m’effraye le plus. Je parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble, et ne t’y trouve jamais ; je t’attends à ton heure ordinaire : l’heure passe, et tu ne viens point. Tous les objets que j’aperçois me portent quelque idée de ta présence pour m’avertir que je t’ai perdu. Tu n’as point ce supplice affreux : ton cœur seul peut te dire que je te manque. Ah ! si tu savais quel pire tourment c’est de rester quand on se sépare, combien tu préférerais ton état au mien !

Encore si j’osais gémir, si j’osais parler de mes peines, je me sentirais soulagée des maux dont je pourrais me plaindre. Mais, hors quelques soupirs exhalés en secret dans le sein de ma cousine, il faut étouffer tous les autres ; il faut contenir mes larmes ; il faut sourire quand je me meurs.

La nouvelle Héloïse, première Partie, lettre XXV, de Julie à Saint-Preux

Cette horrible tentation

M. de Wolamar, espérant conjurer les souvenirs qui lient encore Saint-Preux à Julie, leur laisse une entière liberté de se voir, et cela sur les lieux mêmes où ils se sont aimés autrefois. C’est ainsi qu’au cours d’une absence de M. De Wolmar et à l’occasion d’une promenade sur le lac Léman, Saint-Preux se retrouve avec Julie à Meillerie. Au  moment de s’embarquer pour regagner Clarens, tous deux sont profondément émus. -Ayant résisté à cette ultime tentation, ils connaîtront avec M. De Wolmar une période de calme bonheur, mais Julie mourra pour avoir voulu sauver un de ses enfants qui se noyait, laissant Saint-Preux désespéré.

Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau; et, en m'asseyant à côté d'elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le, bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon coeur mille réflexions douloureuses.
Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux.qui remplissaient alors mon âme s'y retracèrent pour l'affliger; tous les événements de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. C'en est fait, disais-je en moi-même; ces temps, ces temps heureux ne sont plus; ils ont disparu pour jamais. Hélas! ils ne reviendront plus-, et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos coeurs sont toujours unis! Il me semblait que j'aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin d'elle. Quand je gémissais dans l'éloignement, l'espoir de la revoir soulageait mon coeur; je me flattais qu'un instant de sa présence effacerait toutes mes peines; j'envisageais au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien. Mais se trouver auprès d'elle, mais la voir, la toucher, lui parier, l'aimer, l'adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et, dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d'y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau.
Jean-Jacques ROUSSEAU, La Nouvelle Héloïse, 1761. (Quatrième partie, lettre XVII)

Les rêveries du promeneur solitaire6829

Renoncement

Rousseau avait fini par se persuader qu’il ne réussirait jamais à conjurer le complot tramé contre lui par des adversaires qu’il imaginait uniquement occupés à le perdre. Décidé à en prendre son parti et à ne plus vivre que pour lui seul, il consacra les deux dernières années de son existence à rédiger Les rêveries du Promeneur Solitaire. Son dessein était en partie de donner une sorte de supplément aux confessions. Mais, comme le titre le suggère, il s’agissait surtout de suivre, en de libres méditations, les résonances intérieures de circonstances importantes, ou mineures, de sa vie. Chaque méditation s’organise autour d’une « promenade ». la mort interrompit la rédaction de la deuxième, à peine commencée, et l’ouvrage ne devait paraître qu’en 1782. les rêveries débutent par une magnifique ouverture où le « promeneur » se confronte à la « solitude ».

Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachent à eux. J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement, cette recherche doit être précédée d'un coup d’œil sur ma position. C'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe pour arriver d'eux à moi.

Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position, elle me paraît encore un rêve. Je m'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil, et que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que j'aie fait sans que je m'en aperçusse un saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort. Tiré je ne sais comment de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos incompréhensible où je n'aperçois rien du tout ; et plus je pense à ma situation présente et moins je ne puis comprendre où je suis.

Les Rêveries du promeneur solitaire: "première promenade"

L’accident de Ménilmontant

Rousseau réside à paris depuis 1770. le jeudi 24 octobre 1776, après déjeuner, il va se promener : il quitte son logis de la rue Plâtrière(actuelle rue J-J Rousseau, dans le premier arr., non loin des Halles)et par la rue du Chemin-Vert, gagne les hauteurs de Ménilmontant, « prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies », et s’arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure » : peu à peu il quitte ces menues observations pour se « livrer à l’impression non moins agréable mais plus touchante » que fait sur lui l’ensemble du paysage.- l’anecdote de la chute et du retour à la conscience qui la suit a été souvent rapprochée de l’évanouissement que connut Montaigne après une chute de cheval.

Depuis quelques jours on avait achevé la vendange; les promeneurs de la ville s'étaient déjà retirés; les paysans quittaient les champs jusqu'aux travaux d'hiver. La campagne encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je n'en fisse pas l'application. Je me voyais en déclin d'une vie innocente et infortunée, l'âme encore pleine de sentiments vivaces et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé, je sentais venir le froid des premières glaces

Deuxième promenade

L’île de Saint-Pierre

Les souvenirs de Rousseau le ramènent à l’époque des persécutions qui ont suivi la publication de l’Émile : Rousseau, qui avait cru retrouver la tranquillité à Môtiers-Travers, s’était heurté au gouvernement de Genève et, ultérieurement, avait été en butte à l’hostilité des habitants, que le pasteur Montmollin animait contre lui. Finalement, dans la nuit du 7 au 8 septembre 1765, la demeure de Rousseau fut attaquée à coups de pierres et il dut se réfugier dans l’île de Saint-Pierre(au milieu du lac de Bienne, au pied du Jura suisse), d’où il sera à nouveau expulsé le 25 octobre sur ordre du Petit Conseil de Berne. C’est de là qu’il gagnera l’Angleterre, par Bâle, Strasbourg et Paris. En somme, période de la tribulations où le souvenir isole avec délices quelques semaines de répit.

De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu de charmantes), aucune ne m'a rendu si véritablement heureux et ne m'a laissé de si tendres regrets que l'île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne. Cette petite île qu'on appelle à Neuchâtel l'île de La Motte est bien peu connue, même en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n'en fait mention. Cependant elle est très agréable et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire ; car quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne l'aie trouvé jusqu'ici chez nul autre.

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de plus près, mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! Ce beau bassin d'une forme presque ronde enferme dans son milieu deux petites îles, l'une habitée et cultivée, d'environ une demi-lieue de tour, l'autre plus petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin par les transports de terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant.

Les Rêveries du promeneur solitaire: "Cinquième promenade"

(La source des introductions et des extraits : Les textes littéraires françaises : XXIIIe siècle)