19 avril 2010

-Aimez-vous Brahms ? -Oui.

brahmssaganJ’ai vu ce film deux fois la semaine dernière qui a été adapté du roman du même titre de Françoise Sagan. Comme j’aime beaucoup Brahms, j’ai voulu voir ce film depuis longtemps et j’ai voulu savoir quel est le rapport entre Brahms et ce film. Le scénario est simple. Paule, à la veille de la quarantaine, sans enfant, est avec Roger, un playboy. Car son métier l'amène à être souvent en déplacement, elle se sent seule parfois. Quand surgit Simon, un jeune homme beau et très vite amoureux d'elle, Paule ne sait pas si elle doit succomber, ou rester à jamais fidèle à un homme volage. Lorsque Roger est en déplacement, Paule vit avec Simon tous très heureux. Mais à la fin, Paule quitte Simon car elle se considère très vieille pour lui. J’ose dire que Simon ressemble dans certaine mesure à Brahms. Ils sont tous sensibles. Ils aiment deux femmes de 15 ans plus qu’eux-mêmes(Brahms aime Clara, la femme de Robert Schumann et Simon aime Paul). Ils prennent en compte en premier lieu celle qu’ils aiment en ignorant eux-mêmes. Ils se sacrifient pour leurs âmes sœurs. Ils les quittent à la fin pour les rendre heureuse. On entend souvent le troisième mouvement de la troisième symphonie de Brahms dans ce film. Ces notes plaquées sur le paysage urbain, expressément parisien, filmé dans un noir et blanc austère suffisent à donner au film une dimension profondément mélancolique et rythmeront de manière entêtante le récit des amours tourmentées de Paule. Après avoir vu ce film, j’ai été un peu triste, tant à cause de la musique de Brahms qu'à cause du destin de Simon et Paule. Simon est un homme qui mérite l’amour de Paule. Mais pourquoi choisit-elle Roger, un playboy qui ne l’aime pas fidèlement ? La raison est d'après moi donné à la fin du film. Paule crie « Je suis vieille » lorsqu’elle demande Simon de la quitter. Mais je me doute si c'est vraiment cela qui dirige Paule à prendre une décision qu'elle va regretter toute sa vie. Paule est un personnage comme ça, féminin réaliste, empreinte aux doutes mais peu à la jalousie. Une femme mature qui aimerait pouvoir saisir le bonheur comme il vient.

La vieillesse, l’ennemi de femme, a ruiné si beaucoup de couples. Si Paule ignorait la différence d'âge, elle aurait mené une vie heureuse avec Simon. Mais c'est l'amour, l'amour mélancolique. Si on voit un dénouement heureux, ce roman et ce film aurait perdu tout son charme. C'est Aimez-vous Brahms, une histoire d'amour et de solitude, d'amour de l'autre ou de l'amour de se sentir aimée...

 

L'amour est précieux d'autant plus qu'il inaccessible.

Quelques phrases qui viennent de ce film restent toujours dans mon esprit.

Et vous, je vous accuse de n'avoir pas fait votre devoir d'être humain. Au nom de ce mort, je vous accuse d'avoir laissé passer l'amour, d'avoir négligé le devoir d'être heureuse, d'avoir vécu de faux-fuyants, d'expédients et de résignation. Vous devriez être condamnée à mort, vous serez condamnée à la solitude.

Ces phrases m'ont impressionné lorsque je l'ai entendues la première fois. Simon les dit à Paule en espérant qu'elle ressentisse son amour. D'après moi, personne n'échappe à l'amour et si on néglige l'amour comme Paule, ce sera le plus gros regret de la vie. Saisissez l'occasion !

Simon et Paule dans cette photoaimez_vous_brahms__1961_goodbye_again_2

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13 avril 2010

Les Chefs-d’œuvre de Rousseau

Rousseau est toujours l'un de mes écrivains favoris. Si vous voulez le connaître mieux, je vous propose de lire ses trois œuvres : Discours sur l'origine de l’inégalité, La Nouvelle Héloïse, Les Rêveries du promeneur solitaire. Discours sur l'origine de l’inégalité montre le rêve politique de Rousseau; La Nouvelle Héloïse montre ce qu'est l'amour selon Rousseau; Les Rêveries du promeneur solitaire révèle ce qu'il pense de la vie. Je partage avec vous des extraits de ces trois livres.

Discours sur l'origine de l’inégalité

Encouragé par le succès de son premier Discours, Rousseau participe au concours organisé par 825773_2950567 l’Académie de Dijon pour l’année 1754 sur le thème de l’origine de l’inégalité parmi les hommes. Il affirme, dès le début, qu’il défend avec « confiance la cause de l’humanité », puis précise sa conception de l’inégalité.

Je conçois dans l'espèce humaine deux sortes d'inégalité, l'une, que j'appelle naturelle ou physique, parce qu'elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence d'âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l'esprit, ou de l'âme, l'autre, qu'on peut appeler inégalité morale ou politique, parce qu'elle dépend d'une sorte de convention, et qu'elle est établie, ou du moins autorisée, par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dans les différents privilèges, dont quelques-uns jouissent, au préjudice des autres; comme d'être plus riches, plus honorés, plus puissants qu'eux, ou même de s'en faire obéir.

On ne peut pas demander quelle est la source de l'inégalité naturelle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher s'il n'y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités; car ce serait demander, en d'autres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l'esprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus, en proportion de la puissance, ou de la richesse: question bonne peut-être à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.

La Nouvelle Héloïse

Le voyageur en Valais

Le jeune Saint-Preux est précepteur dans une famille noble de Vevey, ville du Canton de Vaud, sur la rive nord du lac Léman. Il tombe amoureux de son élève, Julie d’Étrangers, qui ne tarde pas àuntitled répondre à ses sentiments. Un peu effrayée par cette passion naissante, Julie a prié Saint-Preux de s’éloigner au moment où son père revient après une absence de huit mois. Saint-Preux part pour le Valais où il a des affaires à régler. Il relate son voyage à Julie.

J’étais parti, triste de mes peines et consolé de votre joie ; ce qui me tenait dans un certain état de langueur qui n’est pas sans charme pour un cœur sensible. Je gravissais lentement et à pied des sentiers assez rudes, conduit par un homme que j’avais pris pour être mon guide et dans lequel, durant toute la route, j’ai trouvé plutôt un ami qu’un mercenaire. Je voulais rêver, et j’en étais toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d’immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m’inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n’osaient sonder la profondeur. Quelquefois, je me perdais dans l’obscurité d’un bois touffu. Quelquefois, en sortant d’un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes où l’on eût cru qu’ils n’avaient jamais pénétré : à côté d’une caverne on trouvait des maisons ; on voyait des pampres secs où l’on n’eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, d’excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.

La nouvelle Héloïse, première Partie, lettre XXIII, de Saint-Preux à Julie

L’accablement de Julie

Julie a essayé de parler de Saint-Preux à son père, mais celui-ci est ridiculement entiché de noblesse et n’envisage pas un instant de donner sa fille à un roturier, quel que soit le métier du jeune précepteur. Aussi la séparation accable-t-elle doublement Julie.

Je l’avais trop prévu ; le temps du bonheur est passé comme un éclair ; celui des disgrâces commence, sans que rien m’aide à juger quand il finira. Tout m’alarme et me décourage ; une langueur mortelle s’empare de mon âme ; sans sujet bien précis de pleurer, des pleurs involontaires s’échappent de mes yeux : je ne lis pas dans l’avenir des maux inévitables ; mais je cultivais l’espérance, et la vois flétrir tous les jours. Que sert, hélas ! d’arroser le feuillage quand l’arbre est coupé par le pied ?

Je le sens, mon ami, le poids de l’absence m’accable. Je ne puis vivre sans toi, je le sens ; c’est ce qui m’effraye le plus. Je parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble, et ne t’y trouve jamais ; je t’attends à ton heure ordinaire : l’heure passe, et tu ne viens point. Tous les objets que j’aperçois me portent quelque idée de ta présence pour m’avertir que je t’ai perdu. Tu n’as point ce supplice affreux : ton cœur seul peut te dire que je te manque. Ah ! si tu savais quel pire tourment c’est de rester quand on se sépare, combien tu préférerais ton état au mien !

Encore si j’osais gémir, si j’osais parler de mes peines, je me sentirais soulagée des maux dont je pourrais me plaindre. Mais, hors quelques soupirs exhalés en secret dans le sein de ma cousine, il faut étouffer tous les autres ; il faut contenir mes larmes ; il faut sourire quand je me meurs.

La nouvelle Héloïse, première Partie, lettre XXV, de Julie à Saint-Preux

Cette horrible tentation

M. de Wolamar, espérant conjurer les souvenirs qui lient encore Saint-Preux à Julie, leur laisse une entière liberté de se voir, et cela sur les lieux mêmes où ils se sont aimés autrefois. C’est ainsi qu’au cours d’une absence de M. De Wolmar et à l’occasion d’une promenade sur le lac Léman, Saint-Preux se retrouve avec Julie à Meillerie. Au  moment de s’embarquer pour regagner Clarens, tous deux sont profondément émus. -Ayant résisté à cette ultime tentation, ils connaîtront avec M. De Wolmar une période de calme bonheur, mais Julie mourra pour avoir voulu sauver un de ses enfants qui se noyait, laissant Saint-Preux désespéré.

Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau; et, en m'asseyant à côté d'elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le, bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon coeur mille réflexions douloureuses.
Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux.qui remplissaient alors mon âme s'y retracèrent pour l'affliger; tous les événements de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. C'en est fait, disais-je en moi-même; ces temps, ces temps heureux ne sont plus; ils ont disparu pour jamais. Hélas! ils ne reviendront plus-, et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos coeurs sont toujours unis! Il me semblait que j'aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin d'elle. Quand je gémissais dans l'éloignement, l'espoir de la revoir soulageait mon coeur; je me flattais qu'un instant de sa présence effacerait toutes mes peines; j'envisageais au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien. Mais se trouver auprès d'elle, mais la voir, la toucher, lui parier, l'aimer, l'adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et, dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d'y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau.
Jean-Jacques ROUSSEAU, La Nouvelle Héloïse, 1761. (Quatrième partie, lettre XVII)

Les rêveries du promeneur solitaire6829

Renoncement

Rousseau avait fini par se persuader qu’il ne réussirait jamais à conjurer le complot tramé contre lui par des adversaires qu’il imaginait uniquement occupés à le perdre. Décidé à en prendre son parti et à ne plus vivre que pour lui seul, il consacra les deux dernières années de son existence à rédiger Les rêveries du Promeneur Solitaire. Son dessein était en partie de donner une sorte de supplément aux confessions. Mais, comme le titre le suggère, il s’agissait surtout de suivre, en de libres méditations, les résonances intérieures de circonstances importantes, ou mineures, de sa vie. Chaque méditation s’organise autour d’une « promenade ». la mort interrompit la rédaction de la deuxième, à peine commencée, et l’ouvrage ne devait paraître qu’en 1782. les rêveries débutent par une magnifique ouverture où le « promeneur » se confronte à la « solitude ».

Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachent à eux. J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement, cette recherche doit être précédée d'un coup d’œil sur ma position. C'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe pour arriver d'eux à moi.

Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position, elle me paraît encore un rêve. Je m'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente, que je dors d'un mauvais sommeil, et que je vais me réveiller bien soulagé de ma peine en me retrouvant avec mes amis. Oui, sans doute, il faut que j'aie fait sans que je m'en aperçusse un saut de la veille au sommeil, ou plutôt de la vie à la mort. Tiré je ne sais comment de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos incompréhensible où je n'aperçois rien du tout ; et plus je pense à ma situation présente et moins je ne puis comprendre où je suis.

Les Rêveries du promeneur solitaire: "première promenade"

L’accident de Ménilmontant

Rousseau réside à paris depuis 1770. le jeudi 24 octobre 1776, après déjeuner, il va se promener : il quitte son logis de la rue Plâtrière(actuelle rue J-J Rousseau, dans le premier arr., non loin des Halles)et par la rue du Chemin-Vert, gagne les hauteurs de Ménilmontant, « prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies », et s’arrêtant quelquefois à fixer des plantes dans la verdure » : peu à peu il quitte ces menues observations pour se « livrer à l’impression non moins agréable mais plus touchante » que fait sur lui l’ensemble du paysage.- l’anecdote de la chute et du retour à la conscience qui la suit a été souvent rapprochée de l’évanouissement que connut Montaigne après une chute de cheval.

Depuis quelques jours on avait achevé la vendange; les promeneurs de la ville s'étaient déjà retirés; les paysans quittaient les champs jusqu'aux travaux d'hiver. La campagne encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je n'en fisse pas l'application. Je me voyais en déclin d'une vie innocente et infortunée, l'âme encore pleine de sentiments vivaces et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries par la tristesse et desséchées par les ennuis. Seul et délaissé, je sentais venir le froid des premières glaces

Deuxième promenade

L’île de Saint-Pierre

Les souvenirs de Rousseau le ramènent à l’époque des persécutions qui ont suivi la publication de l’Émile : Rousseau, qui avait cru retrouver la tranquillité à Môtiers-Travers, s’était heurté au gouvernement de Genève et, ultérieurement, avait été en butte à l’hostilité des habitants, que le pasteur Montmollin animait contre lui. Finalement, dans la nuit du 7 au 8 septembre 1765, la demeure de Rousseau fut attaquée à coups de pierres et il dut se réfugier dans l’île de Saint-Pierre(au milieu du lac de Bienne, au pied du Jura suisse), d’où il sera à nouveau expulsé le 25 octobre sur ordre du Petit Conseil de Berne. C’est de là qu’il gagnera l’Angleterre, par Bâle, Strasbourg et Paris. En somme, période de la tribulations où le souvenir isole avec délices quelques semaines de répit.

De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu de charmantes), aucune ne m'a rendu si véritablement heureux et ne m'a laissé de si tendres regrets que l'île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne. Cette petite île qu'on appelle à Neuchâtel l'île de La Motte est bien peu connue, même en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n'en fait mention. Cependant elle est très agréable et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire ; car quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne l'aie trouvé jusqu'ici chez nul autre.

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de plus près, mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! Ce beau bassin d'une forme presque ronde enferme dans son milieu deux petites îles, l'une habitée et cultivée, d'environ une demi-lieue de tour, l'autre plus petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin par les transports de terre qu'on en ôte sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant.

Les Rêveries du promeneur solitaire: "Cinquième promenade"

(La source des introductions et des extraits : Les textes littéraires françaises : XXIIIe siècle)


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Bonjour tristesse

Bonjour tristesse est l'un des romans les plus cèlébres de Françoise Sagan20083178968832008. Elle raconte une histoire amoureuse. La narratrice, Cécile, 17 ans, passe ses vacances sur la méditerranée avec son père, Raymond, 40 ans, veuf depuis 15 ans. Ce sont tous deux êtres insouciants et légers. Raymond a pour l’instant comme maîtresse Elsa, 29 ans, et Cécile flirte avec un étudiant en droit, Cyril. Mais Raymond vient à s’éprendre d’Anne Larsen, 42 ans, directrice d’une maison de couture, volontaire et intelligente. Il veut l’épouser et Anne entreprend de remettre un peu d’ordre dans l’existence du père et de la fille : un jour à table, elle interdit à Cécile de continuer à voir Cyril et lui ordonne de travailler son baccalauréat de philosophie qu’elle a manqué en juillet. Le lendemain matin, Cécile n’arrive pas à fixer sa pensée sur un texte de Bergson. Cécile demandera à Cyril de feindre d’être amoureux d’Elsa, ce qui provoquera la jalousie de Raymond et un rapprochement entre lui et Elsa. Anne, qui les surprix, se tuera au volant de sa voiture. Raymond et Cécile reprendront leur existence insouciante.

(D'après Les textes littéraires françaises : XXe siècle)

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05 avril 2010

Henri Michaux

Un des plus grands poètes français contemporains, Henri Michaux, né à Namur en 1899, tien au Henri_MichauxSurréalisme par toutes ses fibres, bien qu’il n’ait pas fait partie de l’École. Il bouleverse et recrée le langage, explore l’inconscient jusqu’à ses plus extrêmes limites, utilise dans sa lutte contre un monde hostile les moyens d’expression les plus variés, comme l’humour noir ou la fantasmagorie graphique. Michaux a crée un personnage Plume, toujours dans l’embarras, mal adapté à la société, et qui connaît des aventures extravagantes. Il se sent souvent coupable et rencontre fréquemment un juge qui lui reproche des fautes qu’il ne comprend pas. On songe à Charlie Chaplin, mais l’humour permet à ce triste héros d’opposer au monde une certaine liberté. On peut penser à Swift et à Voltaire en lisant ce poème Plume.

Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur. «Tiens, pensa-t-il, les fourmis l'auront mangé... » et il se rendormit.

Peu après, sa femme l'attrapa et le secoua

« Regarde, dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre maison. » En effet, un ciel intact s'étendait de tous côtés. « Bah, la chose est faite », pensa-t-il.

Peu après, un bruit se fit entendre. C'était un train qui arrivait sur eux à toute allure. « De l'air pressé qu'il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous » et il se rendormit.

Ensuite, le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. «Avec le sang, pensa-t-il, surgissent toujours quantité de désagréments ; si ce train pouvait n'être pas passé, j'en serais fort heureux. Mais puisqu'il est déjà passé... » et il se rendormit

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Paul Claudel et la Chine

Paul Claudel est peut-être l'un des écrivains qui sont les plus proches de la Chine. Il a été diplomate en Chine de 1895 à 1909. Voici un poème qu'il a écrit lorsqu'il était en Chine. Cette 3e Ode, dite paul_claudel1Magnificat, est datée de Tientsin, 1907. tout ce Magnificat est un chant d’actions de grâces où le poète songe à la naissance de son premier enfant, mais en même temps il est une attaque très violente contre quiconque ne partage pas sa foi.

Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez délivré des idoles,

Et qui faites que je n'adore que Vous seul, non point Isis et Osiris,

Ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, 01 la Divinité, ou l'Humanité, ou les Lois de la Natun ou l'Art, ou la Beauté,

Et qui n'avez pas permis d'exister à toutes ces choses qui ne sont pas, ou le Vide laissé par votn absence.

Comme le sauvage qui se bâtit une pirogue qui de cette planche en trop fabrique Apollon,

Ainsi tous ces parleurs de paroles du surplus de leurs adjectifs se sont fait des monstres sans substance,

Plus creux que Moloch, mangeurs de petits enfants, plus cruels et plus hideux que Moloch.

Ils ont un son et point de voix, un nom et il n'y a point de personne,

Et l'esprit immonde est là qui remplit les lieux déserts et toutes les choses vacantes.

Seigneur, vous m'avez délivré des livres et des Idées, des Idoles et de leurs prêtres,

Et vous n'avez point permis qu'Israël serve sous le joug des Efféminés.

Je sais que vous n'êtes point le dieu des morts, mais des vivants.

Je n'honorerai point les fantômes et les poupées, ni Diane, ni le Devoir, ni la Liberté et le bœuf Apis.

Et vos « génies », et vos «  héros », vos grands hommes et vos surhommes, la même horreur de tous ces défigurés.

Car je ne suis pas libre entre les morts,

Et j'existe parmi les choses qui sont et je les contrains à m 'avoir indispensable.

Et je désire de n'être supérieur à rien, mais un homme juste.

Juste comme vous êtes parfait, juste et vivant parmi les autres esprits réels.

Que m'importent vos fables ! Laissez-moi seule- ment aller à la fenêtre et ouvrir la nuit et éclater à mes yeux en un chiffre simultané

L'innombrable comme autant de zéros après le 1 coefficient de ma nécessité !

Il est vrai ! Vous nous avez donné la Grande Nuit après le jour et la réalité du ciel nocturne.

Comme je suis là, il est là avec les milliards de sa présence,

Et il nous donne signature sur le papier photo- graphique avec les 6000 Pléïades,

Comme le criminel avec le dessin de son pouce enduit d'encre sur le procès-verbal.

Et l'observateur cherche et trouve les pivots

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04 avril 2010

Liberté

DSC_0072Liberté est un de mes poèmes favoris. P. Éluard, qui avait  été mobilisé en 939 dans l’intendance, près d’Orléans, regagna Paris après la défaite. En 1942, il adhéra au Parti communiste clandestin et entra dans la Résistance. C’est alors qu’il publia Poésie et vérité 1942 où l'évolution amorcée achève de s’accomplir : de plus en plus directe, la poésie d’Éluard devient un instrument de combat et fournit de thèmes lyriques la Résistance. Cependant, dans le fameux poème Liberté, l’apparition du thème au dernier vers seulement fait qu’on se demande pendant la lecture s’il s’agit d’un poème d’amour ou d’un poème patriotique; en fait les deux inspirations ne s’opposent jamais chez Éluard, l’amour de la femme étant toujours élargi aux dimensions de l’amour de l’humanité.

Liberté

Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom

Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom

Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom

Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunis
J'écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Dur miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom

Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

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29 mars 2010

Paul Valéry et son Cimetière marin

Deux tendances principales se partagent le domaine poétique après la première guerre mondiale : un néo-classicisme rigoureux et intellectualiste illustré par Valéry, d’une part; une libération de ___toutes les forces profondes de l’homme qui s’exprime par le surréalisme, d’autre part.

    Paul Valéry naquit en 1871 à Sète, ville dont le charme marin et méditerranéen le marqua profondément. Il aima également Montpellier où il passa son adolescence, puis connut à paris les « mardis » de la rue de Rome chez Mallarmé, qui fut son maître. Sous l’influence de celui-ci, il compose des vers symbolistes, mais ce qui l’intéresse, ce sont les mécanismes et l’activité de l’esprit plus que ses productions. Il étudie des héros intellectuels : Léonard de Vinci, pris comme symbole de la maîtrise d’un esprit universel et souverain, et l’imaginaire M. Teste, ascète de la lucidité et de la liberté de l’esprit. Il s’enferme ensuite dans un silence de 20 ans, consacrée à la méditation, notamment sur les mathématiques : il le rompt enfin en 1917 pour publier un long poème, La jeune Parque, où il évoque les états successifs d’une conscience, ses mouvements secrets et ses morsures intérieures. Le succès de La jeune Parque l’encourage. Il reprend en les corrigeant ses poèmes de jeunesse dans l’Album de Vers anciens(1920), où l’inspiration apparaît comme moins importante que la construction des poèmes. En 1922, il publie Charmes(au sens latin de carmin, à la fois vers et formules magiques), son chef-d’œuvre poétique : le recueil plonge dans une ambiance antique et méditerranéenne, mais toutes les notations sensorielles, allant des plus évanescentes jusqu’à un lyrisme de l’ordre universel, recouvrent une profonde philosophie. Au centre de cet univers lumineux, l’homme est tenté par l’amour de soi et par la connaissance orgueilleuse, il éprouve à la fois l’ardeur de vivre et le sentiment de son néant ; pourtant le poète ne se départ jamais de la sérénité d’une inspiration toute classique, qui se manifeste en particulier dans l’emploi du dizain de l’ode traditionnelle. C’est que le poète est avant tout, pour Valéry, quelqu’un qui lutte contre les contraintes rigoureuses que lui impose la forme versifiée, comme l’architecte ou le sculpteur trouve leur inspiration dans la lutte même contre la matière. Cet idéal esthétique est exprimé dans deux dialogues à la manière de Platon, Eupalinos ou l’Architecte et L’Ame et la Danse, l’un et l’autre de 1921. Valéry ensuite l’essentiel de ses efforts à des essais en prose où il témoigne d’un profond pessimisme sur l’avenir de la civilisation européenne, surtout questions d’esthétique poétique : à propos de la Fontaine, d’Edgar Poe, de Baudelaire, de Mallarmé, etc., il analyse avec délices les mécanismes de la création qui n’est jamais confidence biographique, mais toujours acte intime de l’esprit qui se discipline. Malgré son hermétisme, Valéry connut un immense succès, fut nommé professeur au Collège de France en 1937 et eut des funérailles nationales le 24 juillet 945.

    Le plus célèbre poème de Valéry est sans doute le Cimetière marin.

Pour le poème et son analyse, voir ici .

(Composé d'après La bibliothèque de la poésie : Les explorateurs solitaires du 20e siècle.)

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24 mars 2010

À la recherche du temps perdu

Je partage avec vous plusieurs extraits de La recherche du temps perdu.

Du côté de chez Swann

« Ce bonsoir que j’aimais tant » le roman s’ouvre par des considérations sur les réveils, et en particulier sur la façon dont nous réorganisons le monde en reconstruisons notre perception. En effet, le dormeur est hors de la succession chronologique que du temps : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. »Proust nous avertit ainsi de ce que sera la composition de son roman : une conception de type circulaire où à tout moment le moi rayonnerait vers son passé disposé en cercle autour de lui. C’est ainsi que dans les réveils nocturnes, il évoque en particulier à Combray chez sa grande-tante. Ce qui a surnage surtout dans son souvenir, c’est le drame quotidien que constituait le coucher pour l’enfant nerveux et asthmatique qu’il était. En vain pour le distraire lui a-t-on offert une lanterne magique ; l’angoisse le prenait dès la fin de l’après-midi à l’idée de « rester sans dormir loin de sa mère et de sa grande-mère ».

           Voir l'extrait icia_la_recherche_du_temps_perdu_tome_1_du_ct_de_chez_swann_7947576

La madeleine le narrateur médite sur les métamorphoses de la personnalité : Swann, qui est un mondain fort lancé et un remarquable connaisseur en matière artistique, n’est aux yeux de la famille du narrateur qu’un bon voisin de campagne. Cependant les visites de Swann aggravent l’angoisse de l’enfant, parce que les soirs où Swann dîne avec ses parents, il doit se coucher sans avoir reçu le baiser de sa mère. Ainsi, le narrateur centra ses souvenirs de Combray autour du « drame de son déshabillage ». Comment élargir ses souvenirs, sans avoir recours à « la mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence », qui ne rend pas la couleur du passé ? Une expérience involontaire vient le tirer d’embarras : alors que, bien après l’époque de Combray, un soir d’hiver, la mère du narrateur lui avait fait un peu de thé, il porta « à ses lèvres une cuillerée du thé où il avait laissé s’amollir un morceau de madeleine ». Il fut alors envahi d’une joie extraordinaire dont il va chercher la cause dans ses souvenirs.

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À l’ombre des jeunes filles en fleurs

À Balbec la grande-mère de narrateur retrouve une amie d’enfance, la marquise de Villeparisis, avec qui il fait de grandes promenades en calèche. C’est la tante de la duchesse de Guermantes, ainsi que du jeune et brillant Robert, marquis de Saint-Loup, qui deviendra un grand ami du naratteur. Apparition de l’étranger et insolent baron de Charlus, lui aussi neveu de Mme de Villeparisis et frère du duc de Guermantes. Le narrateur rencontre un jour sur la digue un petit groupe d’adolescentes dont la beauté variée et la gaieété l’attirent et le font rêver. Il les aime collectivement, mais distinque parmi elles Albertine Simet, une « brune aux grosse joues ». Il fait également connaissance du grand peintre impressionniste Elstir. Le narrateur, Elstir et la petite bande discutent volontiers ensemble : comme un jour le narrateur affirme qu’il voit mal la différence entre une toilette de grand couturier et une toilette quelconque, Albertine soutient qu’elle est très perceptible aux connaisseurs et Elstir est d’accord avec elle, bien que la différence, dit-il, ne soit pas « aussi profonde qu’entre une statue de la cathédrale de Reims et de l’église Saint-Augustin ».

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La prisonnière

Le narrateur s’attache à nouveau à Albertine tout en concevant « une douloureuse et perpétuelle méfiance » devant certains moments de la vie de la jeune fille où elle semble lui échapper. Il pénètre dans le salon des Verdurin, qui ont reconstitué à la campagne, dans un château loué aux Cambremer, leur petit clan parisien, que fréquente, sans le baron de Charlus. Après bien des heurts et des crises à propos d’Abertine, le narrateur décide, à la fin de l’été, de repartir pour Paris avec celle-ci qu’il installe dans l’appartement de ses parents, pour la tenir « prisonnière » et essayer de calmer ainsi sa jalousie. Ce pendant Albertine, assez agitée et désordonnée, doit apprendre à vivre suivant le rythme d’existence un peu étrange qu’est celui du narrateur, se plier à ses heures de sommeil, ne pas faire de bruit, etc. Autant de règles que va lui enseigner Françoise, k’ancienne domestique et Tante Léonie à Combray, passée après la mort de celle-ci, au service du narrateur et de ses parents.

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23 mars 2010

La mélancolie chez Proust

« La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste »

                                                                   (Hugo)

« J'ai le spleen, et un tel spleen, que tout ce que je vois […] m'est en dégoût profond »

                                                                                             (Vigny)

« On ne triomphe du temps qu'en créant des choses immortelles »

                                                                       (Chateaubriand)

                                                                            

« La mélancolie est le soleil noir. Le vrai paradis est le paradis perdu »

                                                                              (Proust)                                                  

Les paysages que j’ai été l’habitude de parcourir se trouve endeuillé par mon absence.                      (Proust)

      Le spleen et la mélancolie semblent à la fois mystérieuses et métaphysiques pour moi. Je suis toujours curieux à l’égard de la liaison entre ce sentiment triste, négative et l’extase chaleureuse, fervente. Et j’ai de la chance. Récemment, J’ai écouté une édition de « Les nouveaux chemins de la connaissance » de France Culture concernant la mélancolie chez Proust. Je le partage avec vous les notes que j’ai pris.

      Peut-être peut-on dire que la mélancolie paradoxalement ressemble à la joie. Tout comme un homme joyeux est incapable de dire le motive de sa joie et la nature de ce qu’il comble, le mélancolique ne sait préciser le motive de sa tristesse ni la nature de ce qu’il lui manque. Mais la différence fondamentale entre le vague romantique et le vague joyeux est que le premier échoue à décrire ce qui n’est pas tandis que le second échoue à faire le tour de ce qui est. Le problème n’est pas l’absence, mais c’est l’absence se double de souvenir. L’invité lit un extrait de À la recherche du temps perdu.

Je demandai l’heure à Françoise. Six heures. Enfin, Dieu merci, allait disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais qu’est-ce que j’y gagnais ? La fraîcheur du soir se levait, c’était le coucher du soleil ; dans ma mémoire, au bout d’une route que nous prenions ensemble pour rentrer, j’apercevais, plus loin que le dernier village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors, maintenant il fallait s’arrêter court devant ce même abîme, elle était morte. Ce n’était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux qui se répondaient d’un arbre à l’autre de chaque côté de moi, qu’embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. Je tâchais d’éviter ces sensations que donnent l’humidité des feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos d’âne. Mais déjà ces sensations m’avaient ressaisi, ramené assez loin du moment actuel, afin qu’eût tout le recul, tout l’élan nécessaire pour me frapper de nouveau, l’idée qu’Albertine était morte. Ah ! jamais je n’entrerais plus dans une forêt, je ne me promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me seraient-elles moins cruelles.

La recherche du temps perdu est aussi un livre de l’espace. Qu’il soit dans la forêt ou dans les grandes plaines, la mélancolie est sans issue littéralement. Ce qui fait souffrir c’est sa présence présente. La mélancolie du temps qui passe et du vieillissement est aussi un aspect chez Proust. Pour lui, la mélancolie est guérissable. L’oubli est une présence douce et qui ne fait plus souffrir. À ce moment-là, le deuil a effectué son parcours. Pour creuser la différence entre l’affection médicale et l’épisode répressive de la mélancolie et le deuil qui lui prend toute sa plénitude littéraire, selon Proust, les seules affections véritablement incurables sont les douleurs physiologiques. Le narrateur de À la recherche du temps perdu va au bout de toutes les expériences qu’il a désiré parcourir : l’expérience amoureuse. L’alliance de la mélancolie à la gaieté est difficile à comprendre. La gaieté peut se déboucher sous la forme de la mélancolie. la mélancolie est ambiguë et énigmatique. La gaieté mélancolique peut exister dans l’univers proustien. Les pages les plus drôles sont dans le début de l’amour de swan. Il raconte le petit cercle des Verdurins ou les blagues fumeuses de docteur Godard, tous ces signes que Proust décèle manifestent une joie complète. La mélancolie de Proust relève de la nostalgie. La mélancolie devance la douleur la plus aimée ou la douleur même d’avoir un jour à ne plus aimer. La nostalgie serait la douleur de savoir que quand bien même un jour on en reviendrait à un lieu dont on est nostalgique, ce lieu ne serait pas celui qu’on rêve. L’invité lit de nouveau un extrait de À la recherche du temps perdu.

Comme je suivais les allées séparées d’un sous-bois, tendues d’une gaze chaque jour amincie, le souvenir d’une promenade où Albertine était à côté de moi dans la voiture, où elle était rentrée avec moi, où je sentais qu’elle enveloppait ma vie, flotter maintenant autour de moi, dans la brume incertaine des branches assombries au milieu desquelles le soleil couchant faisait briller, comme suspendue dans le vide, l’horizontalité clairsemée des feuillages d’or, D’ailleurs, je tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour lesquels une idée fixe donne à toute femme arrêtée au coin d’une allée la ressemblance, l’identité possible avec celle à qui on pense. « C’est peut-être elle! » On se retourne, la voiture continue à avancer et on ne revient pas en arrière. Ces feuillages, je ne me contentais pas de les voir avec les yeux de la mémoire, ils m’intéressaient, me touchaient comme ces pages purement descriptives au milieu desquelles un artiste, pour les rendre plus complètes, introduit une fiction, tout un roman; et cette nature prenait ainsi le seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu’à mon cœur. La raison de ce charme me parut être que j’aimais toujours autant Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que l’oubli continuait à faire en moi des progrès que le souvenir d’Albertine ne m’était plus cruel, c’est-à-dire avait changé; mais nous avons beau voir clair dans nos impressions, comme je crus alors voir clair dans la raison de ma mélancolie, nous ne savons pas remonter jusqu’à leur signification plus éloignée. Comme ces malaises dont le médecin écoute son malade lui raconter l’histoire et à l’aide desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de même nos impressions, nos idées, n’ont qu’une valeur de symptômes. Ma jalousie étant tenue à l’écart par l’impression de charme et de douce tristesse que je ressentais, mes sens se réveillaient.

          Le charme de la mélancolie est entre la souffrance de la manque d’Abertine et le plaisir de la retrouver lorsqu’elle serait oubliée. Proust parle beaucoup de mélancolie d’une façon répétitive. Mélancolie est indicible. Un de ses grands progrès dans la carrière littéraire est de déplier le concept de mélancolie qu’il trouve au fond quelque chose de si vaste de la vie elle-même.

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22 mars 2010

Proust et À la recherche du temps perdu

À l'occasion du 80ème anniversaire da la mort de Marcel Proust, j'ai écrit plusieurs articles en rendant hommage à lui. Proust est l'un des écrivains favoris. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite... je n'ai lu marcel_proustqu'une très petite partie de À la recherche du temps perdu, mais j'ai mémorisé le début de ce roman Du côté de chez Swann. Proust est né en 1871. L’importance de l’engagement politique pour les écrivains avant la première guerre mondiale de 1914 semblait devoir limiter l’intérêt du roman psychologique. Mais c’est pendant les années qui précédèrent et qui suivirent la première guerre mondiale qu’apparat une œuvre magistrale, vouée à une quête sur moi, celle de Marcel Proust. Dans À la recherche du temps perdu, Proust se retourne vers son passé pour en cristalliser les sortilèges et la magie dans l’envoûtement d’une œuvre d’art éternelle.

       Marcel Proust a eu en effet une enfance choyée, mais fragile et angoissée : né à Paris en 1871, dans un milieu de bonne bourgeoisie, il souffre très vite de crises d’asthme et sa mère comme sa grande-mère lui prodiguent les soins les plus attentifs. L’été, ce sont de longues vacances chez un de ses oncles, à Illiers, le Combray du roman, ou sur les plages normandes. Très marqué par ses études de philosophie, Proust subit l’influence de Bergson. Il vit avec ses parents et se lance dans une existence d’amateur et d’homme du monde, fréquentant divers salons et se liant avec des artistes et des écrivains. La mort de son père en 1903, puis celle de sa mère en 1905 provoquent en lui un choc qui ébranle sa santé et l’amène à se retirer solitaire dans une chambre tapissée de liège, boulevard Haussmann : il entreprend d’écrire en fin sa grande œuvre, un vaste roman où il veut livrer toute son expérience, toute sa philosophie et tout son art. Le premier volume, Du côté de chez Swann, ne paraît qu’en 1913 sans succès. Mais en 1919, le deuxième tome, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, ayant obtenu le prix Goncourt et suscité un immense intérêt, Proust se hâte de finir son œuvre, qui comportera 7 volumes, dont les trois derniers ne paraîtront qu’après sa mort, en 1922.

L’ensemble constitue À la recherche du temps perdu, vaste roman qui comporte plusieurs niveaux d’intérêt superposés. C’est en partie une autobiographie où le narrateur évoque son enfance, surtout à Combray et à Balbec, et sa jeunesse dans une société mondaine et proust_tags_recherchetempsperdu_730aristocratique dont il découvre les salons à la fois importants et décevants, et où il stigmatise le snobisme des parvenus qui veulent singer les nobles; il évoque aussi son expérience du monde à la fois tragique et illusoire des passions : il s’est convaincu qu’on ne peut jamais aimer autrui, mais seulement une image qu’on fait de lui, et que la jalousie est inséparable de l’amour qu’elle nourrit et détruit à la fois. C’est en effet le thème du temps qui est au centre de la philosophie de Proust et derrière l’apparence autobiographique, aussi l’unité de l’œuvre : le temps emporte tout, transforme non seulement les passions, mais aussi les corps et les sociétés. L’unité même du moi est sujette au temps qui le désagrège, mais lui donne aussi ses dimensions, car nous occupons bien plus de place dans le temps que dans l’espace. Ainsi tout n’est pas défaite dans nos rapports avec le temps : des impressions du passé restent enfouies dans l’inconscient et, par un phénomène de mémoire affective, peuvent renaître lorsque à nouveau se présentent à nous les sensations qui les accompagnèrent jadis. Ce sont ces associations qui assurent notre victoire sur le Temps; elles sont rares, mais c’est justement le but de l’œuvre d’art de les fixer et de les exploiter. C’est pourquoi, à un niveau plus profond encore, l’œuvre de Proust est un vaste hommage à l’art pour lequel il éprouve un véritable culte mystique, l’art nous faisant passer du Temps à l’Éternel, de ce monde-ci à un autre monde. Il est donc dans l’essence de l’art d’être tourné vers l’immortalité et aussi vers l’originalité, chaque artiste étant comme le messager d’une partie céleste perdue. Pour arriver à cette originalité, Proust pense que le meilleur moyen est dans l’usage abondant des images, métaphores et comparaisons, dont la fraîcheur et la richesse contribuent à la poésie des évocations. Les descriptions de Proust font souvent penser à la peinture impressionniste qu’il admirait fort. Mais sa sensibilité très vite vive empêche son art de jamais tourner au procédé systématique : l’humour, l’accent intimiste ou au contraire l’analyse rationnelle sont des éléments de l’art proustien.

(Composé d’après L’histoire de la littérature française, Editions Bordas et Les recueils de textes littéraires : XXe siècle.)

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