« La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste »

                                                                   (Hugo)

« J'ai le spleen, et un tel spleen, que tout ce que je vois […] m'est en dégoût profond »

                                                                                             (Vigny)

« On ne triomphe du temps qu'en créant des choses immortelles »

                                                                       (Chateaubriand)

                                                                            

« La mélancolie est le soleil noir. Le vrai paradis est le paradis perdu »

                                                                              (Proust)                                                  

Les paysages que j’ai été l’habitude de parcourir se trouve endeuillé par mon absence.                      (Proust)

      Le spleen et la mélancolie semblent à la fois mystérieuses et métaphysiques pour moi. Je suis toujours curieux à l’égard de la liaison entre ce sentiment triste, négative et l’extase chaleureuse, fervente. Et j’ai de la chance. Récemment, J’ai écouté une édition de « Les nouveaux chemins de la connaissance » de France Culture concernant la mélancolie chez Proust. Je le partage avec vous les notes que j’ai pris.

      Peut-être peut-on dire que la mélancolie paradoxalement ressemble à la joie. Tout comme un homme joyeux est incapable de dire le motive de sa joie et la nature de ce qu’il comble, le mélancolique ne sait préciser le motive de sa tristesse ni la nature de ce qu’il lui manque. Mais la différence fondamentale entre le vague romantique et le vague joyeux est que le premier échoue à décrire ce qui n’est pas tandis que le second échoue à faire le tour de ce qui est. Le problème n’est pas l’absence, mais c’est l’absence se double de souvenir. L’invité lit un extrait de À la recherche du temps perdu.

Je demandai l’heure à Françoise. Six heures. Enfin, Dieu merci, allait disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais qu’est-ce que j’y gagnais ? La fraîcheur du soir se levait, c’était le coucher du soleil ; dans ma mémoire, au bout d’une route que nous prenions ensemble pour rentrer, j’apercevais, plus loin que le dernier village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors, maintenant il fallait s’arrêter court devant ce même abîme, elle était morte. Ce n’était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux qui se répondaient d’un arbre à l’autre de chaque côté de moi, qu’embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. Je tâchais d’éviter ces sensations que donnent l’humidité des feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos d’âne. Mais déjà ces sensations m’avaient ressaisi, ramené assez loin du moment actuel, afin qu’eût tout le recul, tout l’élan nécessaire pour me frapper de nouveau, l’idée qu’Albertine était morte. Ah ! jamais je n’entrerais plus dans une forêt, je ne me promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me seraient-elles moins cruelles.

La recherche du temps perdu est aussi un livre de l’espace. Qu’il soit dans la forêt ou dans les grandes plaines, la mélancolie est sans issue littéralement. Ce qui fait souffrir c’est sa présence présente. La mélancolie du temps qui passe et du vieillissement est aussi un aspect chez Proust. Pour lui, la mélancolie est guérissable. L’oubli est une présence douce et qui ne fait plus souffrir. À ce moment-là, le deuil a effectué son parcours. Pour creuser la différence entre l’affection médicale et l’épisode répressive de la mélancolie et le deuil qui lui prend toute sa plénitude littéraire, selon Proust, les seules affections véritablement incurables sont les douleurs physiologiques. Le narrateur de À la recherche du temps perdu va au bout de toutes les expériences qu’il a désiré parcourir : l’expérience amoureuse. L’alliance de la mélancolie à la gaieté est difficile à comprendre. La gaieté peut se déboucher sous la forme de la mélancolie. la mélancolie est ambiguë et énigmatique. La gaieté mélancolique peut exister dans l’univers proustien. Les pages les plus drôles sont dans le début de l’amour de swan. Il raconte le petit cercle des Verdurins ou les blagues fumeuses de docteur Godard, tous ces signes que Proust décèle manifestent une joie complète. La mélancolie de Proust relève de la nostalgie. La mélancolie devance la douleur la plus aimée ou la douleur même d’avoir un jour à ne plus aimer. La nostalgie serait la douleur de savoir que quand bien même un jour on en reviendrait à un lieu dont on est nostalgique, ce lieu ne serait pas celui qu’on rêve. L’invité lit de nouveau un extrait de À la recherche du temps perdu.

Comme je suivais les allées séparées d’un sous-bois, tendues d’une gaze chaque jour amincie, le souvenir d’une promenade où Albertine était à côté de moi dans la voiture, où elle était rentrée avec moi, où je sentais qu’elle enveloppait ma vie, flotter maintenant autour de moi, dans la brume incertaine des branches assombries au milieu desquelles le soleil couchant faisait briller, comme suspendue dans le vide, l’horizontalité clairsemée des feuillages d’or, D’ailleurs, je tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour lesquels une idée fixe donne à toute femme arrêtée au coin d’une allée la ressemblance, l’identité possible avec celle à qui on pense. « C’est peut-être elle! » On se retourne, la voiture continue à avancer et on ne revient pas en arrière. Ces feuillages, je ne me contentais pas de les voir avec les yeux de la mémoire, ils m’intéressaient, me touchaient comme ces pages purement descriptives au milieu desquelles un artiste, pour les rendre plus complètes, introduit une fiction, tout un roman; et cette nature prenait ainsi le seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu’à mon cœur. La raison de ce charme me parut être que j’aimais toujours autant Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que l’oubli continuait à faire en moi des progrès que le souvenir d’Albertine ne m’était plus cruel, c’est-à-dire avait changé; mais nous avons beau voir clair dans nos impressions, comme je crus alors voir clair dans la raison de ma mélancolie, nous ne savons pas remonter jusqu’à leur signification plus éloignée. Comme ces malaises dont le médecin écoute son malade lui raconter l’histoire et à l’aide desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de même nos impressions, nos idées, n’ont qu’une valeur de symptômes. Ma jalousie étant tenue à l’écart par l’impression de charme et de douce tristesse que je ressentais, mes sens se réveillaient.

          Le charme de la mélancolie est entre la souffrance de la manque d’Abertine et le plaisir de la retrouver lorsqu’elle serait oubliée. Proust parle beaucoup de mélancolie d’une façon répétitive. Mélancolie est indicible. Un de ses grands progrès dans la carrière littéraire est de déplier le concept de mélancolie qu’il trouve au fond quelque chose de si vaste de la vie elle-même.