À l'occasion du 80ème anniversaire da la mort de Marcel Proust, j'ai écrit plusieurs articles en rendant hommage à lui. Proust est l'un des écrivains favoris. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite... je n'ai lu marcel_proustqu'une très petite partie de À la recherche du temps perdu, mais j'ai mémorisé le début de ce roman Du côté de chez Swann. Proust est né en 1871. L’importance de l’engagement politique pour les écrivains avant la première guerre mondiale de 1914 semblait devoir limiter l’intérêt du roman psychologique. Mais c’est pendant les années qui précédèrent et qui suivirent la première guerre mondiale qu’apparat une œuvre magistrale, vouée à une quête sur moi, celle de Marcel Proust. Dans À la recherche du temps perdu, Proust se retourne vers son passé pour en cristalliser les sortilèges et la magie dans l’envoûtement d’une œuvre d’art éternelle.

       Marcel Proust a eu en effet une enfance choyée, mais fragile et angoissée : né à Paris en 1871, dans un milieu de bonne bourgeoisie, il souffre très vite de crises d’asthme et sa mère comme sa grande-mère lui prodiguent les soins les plus attentifs. L’été, ce sont de longues vacances chez un de ses oncles, à Illiers, le Combray du roman, ou sur les plages normandes. Très marqué par ses études de philosophie, Proust subit l’influence de Bergson. Il vit avec ses parents et se lance dans une existence d’amateur et d’homme du monde, fréquentant divers salons et se liant avec des artistes et des écrivains. La mort de son père en 1903, puis celle de sa mère en 1905 provoquent en lui un choc qui ébranle sa santé et l’amène à se retirer solitaire dans une chambre tapissée de liège, boulevard Haussmann : il entreprend d’écrire en fin sa grande œuvre, un vaste roman où il veut livrer toute son expérience, toute sa philosophie et tout son art. Le premier volume, Du côté de chez Swann, ne paraît qu’en 1913 sans succès. Mais en 1919, le deuxième tome, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, ayant obtenu le prix Goncourt et suscité un immense intérêt, Proust se hâte de finir son œuvre, qui comportera 7 volumes, dont les trois derniers ne paraîtront qu’après sa mort, en 1922.

L’ensemble constitue À la recherche du temps perdu, vaste roman qui comporte plusieurs niveaux d’intérêt superposés. C’est en partie une autobiographie où le narrateur évoque son enfance, surtout à Combray et à Balbec, et sa jeunesse dans une société mondaine et proust_tags_recherchetempsperdu_730aristocratique dont il découvre les salons à la fois importants et décevants, et où il stigmatise le snobisme des parvenus qui veulent singer les nobles; il évoque aussi son expérience du monde à la fois tragique et illusoire des passions : il s’est convaincu qu’on ne peut jamais aimer autrui, mais seulement une image qu’on fait de lui, et que la jalousie est inséparable de l’amour qu’elle nourrit et détruit à la fois. C’est en effet le thème du temps qui est au centre de la philosophie de Proust et derrière l’apparence autobiographique, aussi l’unité de l’œuvre : le temps emporte tout, transforme non seulement les passions, mais aussi les corps et les sociétés. L’unité même du moi est sujette au temps qui le désagrège, mais lui donne aussi ses dimensions, car nous occupons bien plus de place dans le temps que dans l’espace. Ainsi tout n’est pas défaite dans nos rapports avec le temps : des impressions du passé restent enfouies dans l’inconscient et, par un phénomène de mémoire affective, peuvent renaître lorsque à nouveau se présentent à nous les sensations qui les accompagnèrent jadis. Ce sont ces associations qui assurent notre victoire sur le Temps; elles sont rares, mais c’est justement le but de l’œuvre d’art de les fixer et de les exploiter. C’est pourquoi, à un niveau plus profond encore, l’œuvre de Proust est un vaste hommage à l’art pour lequel il éprouve un véritable culte mystique, l’art nous faisant passer du Temps à l’Éternel, de ce monde-ci à un autre monde. Il est donc dans l’essence de l’art d’être tourné vers l’immortalité et aussi vers l’originalité, chaque artiste étant comme le messager d’une partie céleste perdue. Pour arriver à cette originalité, Proust pense que le meilleur moyen est dans l’usage abondant des images, métaphores et comparaisons, dont la fraîcheur et la richesse contribuent à la poésie des évocations. Les descriptions de Proust font souvent penser à la peinture impressionniste qu’il admirait fort. Mais sa sensibilité très vite vive empêche son art de jamais tourner au procédé systématique : l’humour, l’accent intimiste ou au contraire l’analyse rationnelle sont des éléments de l’art proustien.

(Composé d’après L’histoire de la littérature française, Editions Bordas et Les recueils de textes littéraires : XXe siècle.)